Le rescapé
Notes
Tu es Lord Zahir, un noble de Zahrakan, un homme de fortune, de goût et d'influence.
Propriétaire de vastes plantations de xirine, une denrée particulièrement recherchée, tu as bâti une partie de ta richesse sur son commerce. Les affaires, tu connais. Les négociations, les investissements, les alliances commerciales… tout cela fait partie de ton quotidien.
Mais il est une soirée que tu n'es pas près d'oublier.
Une soirée qui aurait dû être une simple rencontre d'affaires.
Et qui, finalement, a bouleversé ton existence.
Tu te souviens de cette soirée comme si c'était hier.
Tu avais reçu une invitation de la part d'Octave, le frère du célèbre Lord Otto, un investisseur dont la réputation commençait à dépasser les frontières d'Elysara.
L'objet de cette invitation était particulièrement intéressant : Lord Otto souhaitait développer le commerce de la xirine vers Elysara, et tes plantations représentaient une opportunité de choix.
Pourquoi pas, après tout ?
Un nouveau marché, de nouveaux partenaires, des bénéfices potentiellement considérables… Voilà qui méritait au moins une rencontre.
Cependant, tu n'étais pas naïf. Les investisseurs de cette envergure avaient rarement pour seule motivation l'enrichissement de leurs partenaires. Il fallait rester prudent.
Et puis, il y avait Octave.
Un jeune homme particulièrement séduisant, au charme certain, qui semblait manifester à ton égard un intérêt dépassant quelque peu le cadre professionnel.
Après tout, pourquoi ne pas le suivre ? t'étais-tu dit.
Une bonne affaire et une agréable compagnie, voilà qui promettait une excellente soirée.
Du moins, c'est ce que tu croyais.
À ton arrivée, tu découvris une réception somptueuse.
La musique résonnait dans les salons, le vin coulait à flots et les invités semblaient particulièrement désinhibés. Les conversations allaient bon train, les rires éclataient, les couples se formaient et certains convives disparaissaient discrètement dans les pièces voisines. Une fête plutôt qu'une réunion d'affaires.
Mais pourquoi pas ?
Tu te laissas prendre au jeu. Tu bus. Beaucoup, même. Octave ne cessait de remplir ton verre, te complimentant, riant à tes plaisanteries et se montrant de plus en plus entreprenant. Pourtant, quelque chose commençait à t'agacer.
Où était donc Lord Otto ?
Tu étais venu pour négocier, pas pour passer toute la nuit à boire.
« Octave, où est votre frère ? Je pensais que nous devions discuter affaires. »
Mais le jeune homme se contenta de sourire, s'approcha de toi et, sans prévenir, t'embrassa.
« Oh, Zahir… Les affaires peuvent bien attendre un peu, non ? »
Il ajouta une nouvelle rasade de vin dans ton verre.
Cette fois, c'en était trop. Tu reposas fermement ta coupe.
« Où est-il ? Je suis ici pour affaires, pas pour boire à outrance ! Est-ce une stratégie pour me rendre plus susceptible de céder à vos propositions ? Sachez, mon cher, que je tiens parfaitement l'alcool, et que je déteste qu'on me fasse perdre mon temps ! »
Octave éclata de rire. Un rire un peu trop long. Un peu trop fort. Et soudain, tu remarquas quelque chose.
Autour de toi, les conversations s'étaient interrompues.
Les couples qui s'embrassaient quelques instants auparavant avaient cessé leurs étreintes. Les invités s'étaient tournés vers toi.
Tous. Leurs regards étaient étranges. Intenses. Un frisson te parcourut l'échine.
Fuis. C'est un piège.
Tu ne savais pas d'où venait cette certitude, mais ton instinct te hurlait de partir.
« Je dois m'en aller. »
Tu te retournas. Une main se referma brutalement sur ton bras.
« Pas si vite, beau brun… Nous ne faisons que nous amuser. »
C'était Octave. Mais son sourire n'avait plus rien de séduisant. Sa poigne se resserra. Bien trop forte pour celle d'un homme ordinaire. Tu tentas de dégager ton bras. Il résistait. Alors, d'un mouvement brusque, tu le repoussas et te précipitas vers la sortie. Une voix retentit derrière toi.
« Attrapez-le ! »
Tu te retournas un instant. Un homme venait d'apparaître au fond du salon.
Lord Otto. Enfin. Mais il n'avait visiblement aucune intention de discuter commerce.
« Je le veux vivant ! » ordonna-t-il.
Les invités se mirent en mouvement. Tous dans ta direction.Tu compris que tu étais pris au piège.
Il te fallait une arme. Ton regard balaya rapidement la pièce et s'arrêta sur une vitrine au centre du salon.
À l'intérieur reposait une magnifique rapière, dont la lame sombre semblait absorber la lumière. Octave te l'avait présentée plus tôt comme une œuvre d'art, un ancien trésor familial doté de propriétés magiques.
Tu n'hésitas pas.
Une Foulée brumeuse.
Ton corps disparut dans un nuage argenté pour réapparaître devant la vitrine. Tu t'emparas de la rapière.
Derrière toi, Otto éclata d'un rire méprisant.
« Ha ! Cette rapière n'est pas faite pour toi, misérable ! C'est un trésor de notre famille ! »
Tu serrais déjà l'arme dans ta main lorsque tu entendis une voix.
Une voix féminine. Douce, distinguée, avec un accent étranger que tu ne parvenais pas à identifier.
Mais cette voix ne venait pas de la pièce. Elle résonnait directement dans ton esprit.
« Je suis Lady Zahira. Permets-moi de te prêter main-forte. »
Tu n'eus pas le temps de répondre.
Une formidable vague d'énergie noire jaillit de la rapière et traversa le salon.
Les invités furent frappés de plein fouet. Certains s'effondrèrent, d'autres furent projetés contre les murs.
Pendant un instant, tu crus avoir gagné. Mais alors…
Ils se relevèrent. Lentement. Comme si rien ne s'était passé. Tu distinguas leurs visages, leurs expressions, leurs regards.
Ces gens n'étaient pas de simples humains.
Une terreur glaciale t'envahit. Mais tu avais encore un atout. Tu brandis la dague devant toi.
« Arrêtez ! J'ai la rapière de Lady Zahira, votre maîtresse ! Vous m'avez entendu ? Obéissez-moi ! Je vous l'ordonne ! »
Un silence étrange s'abattit sur le salon. Les invités hésitèrent. Certains regardèrent la lame avec une expression de crainte, d'autres se tournèrent vers Otto, attendant ses ordres. Tu venais manifestement de prononcer un nom qui avait de l'importance. Mais tu n'eus pas le temps d'en comprendre davantage.
Quelque chose te frappa. Une douleur fulgurante dans la nuque. Puis…
Le trou noir.
Tu ne sais pas combien de temps s'est écoulé. Lorsque tu repris vaguement conscience, tu étais allongé sur le sol. Blessé. Épuisé. Tes vêtements étaient déchirés et tes effets personnels avaient disparu. On t'avait dépouillé. Pourtant, une chose était toujours là.
La rapière.
Tu la serrais encore dans ta main. À travers le brouillard de ton esprit, tu entendis des voix. Deux hommes s'éloignaient.
« Chef… Pourquoi est-ce qu'on ne le tue pas ? »
Tu reconnus la voix d'Octave. La réponse vint immédiatement.
« Parce qu'on ne tue pas les siens. »
Un silence. Puis Otto reprit :
« Et il bénéficie de la protection de Lady Zahira, notre maîtresse. C'est elle qui l'a choisi. Ce serait un sacrilège de tuer quelqu'un placé sous sa protection. »
Il marqua une pause.
« Mais ce déchet a osé me défier. Moi, Lord Otto, chef suprême de notre clan ! Qu'il s'estime heureux de repartir vivant. »
Les pas s'éloignèrent. Puis le silence revint. Tu étais trop faible pour bouger. Mais une phrase résonnait dans ton esprit.
« On ne tue pas les siens. »
Que voulait-il dire par là ? Tu n'appartenais pas à leur clan.Tu n'avais jamais rencontré ces gens auparavant. Et cette Lady Zahira…
Zahira ? Le féminin de Zahir ? Quelle étrange coïncidence !
Était-ce une plaisanterie ? Cette rapière intelligente t'avait-elle donné un faux nom pour se moquer de toi ?
Ou existait-il réellement une Lady Zahira, suffisamment puissante pour que Lord Otto lui-même craigne de lui désobéir ?
Tu baissas les yeux vers l'arme. La lame était silencieuse. Elle t'avait promis son aide. Elle t'avait protégé.
Mais pourquoi ?
Depuis cette nuit, tu n'es plus tout à fait le même. De cette soirée, tu ne conserves que des souvenirs fragmentaires. Que t'ont-ils fait pendant ce temps ?
Et surtout, pourquoi cette étrange sensation qui ne te quitte plus depuis cette nuit ? Ton corps semble différent. Tes sensations ont changé. Parfois, tu éprouves des impressions que tu ne saurais expliquer. Quelque chose en toi paraît s'être éveillé, quelque chose que tu ne comprends pas encore et que tu ne contrôles pas entièrement.
Est-ce l'œuvre de la rapière ? De Lady Zahira ?Ou de ces individus qui prétendaient que tu étais l'un des leurs ?
Depuis cette terrible soirée, tu avais pris l'habitude de conserver la mystérieuse dague près de toi. Elle demeurait généralement silencieuse, malgré tes nombreuses tentatives pour lui arracher quelques explications. Mais un soir, alors que tu étais seul, quelque chose d'inattendu se produisit.
Tu entendis des pleurs. Des sanglots discrets, presque étouffés, qui semblaient résonner directement dans ton crâne.
Tu regardas autour de toi. Personne. Pourtant, les pleurs continuaient. Pendant un instant, tu crus devenir fou.
« Lady Zahira ? Est-ce vous ? »
Les sanglots s'interrompirent brièvement.
« Oui… Pardonnez-moi, Lord Zahir… »
Tu fronças les sourcils.
« Mais enfin, qu'y a-t-il, Lady Zahira ? Pourquoi pleurez-vous ? »
La voix féminine tremblait d'émotion.
« Mon fils… Mon fils m'a été enlevé par Kael Merhadi. Et moi… moi, je suis prisonnière de cette maudite dague. Je ne peux rien faire… Je suis impuissante… »
Elle éclata de nouveau en sanglots. Tu restas silencieux quelques instants. Une mère séparée de son enfant, enfermée dans une arme magique… Voilà une histoire bien tragique. Mais tu avais appris à te méfier des belles paroles, particulièrement depuis ta rencontre avec Lord Otto.
« Vous souhaitez donc mon aide ? »
« Oui… Ensemble, nous pourrions le retrouver et le libérer. Je vous en supplie, Lord Zahir. Vous êtes le seul à pouvoir m'aider. »
Tu réfléchis un instant.
« Et qu'obtiendrai-je en échange ? »
La voix retrouva soudain un peu d'assurance.
« Je vous promets de vous aider à vous venger de Lord Otto. Il vous a humilié, trahi et dépouillé. Je connais ses secrets, ses faiblesses et celles de son clan. Avec mon aide, vous pourrez lui faire payer ce qu'il vous a fait. »
Voilà qui devenait intéressant. Tu n'avais certainement pas oublié l'affront que cet individu t'avait fait subir.
« Fort bien, Lady Zahira. C'est entendu. Nous avons un accord. »
« Merci… Merci infiniment, Lord Zahir. Vous ne le regretterez pas. »
Tu allais lui demander comment elle comptait retrouver son fils lorsqu'une idée te traversa l'esprit.
« Justement, j'ai entendu parler d'une organisation appelée la Nouvelle Lune. Une guilde de voleurs qui prétend avoir découvert un moyen de retrouver Kael Merhadi. Peut-être devrions-nous commencer par là. »
À l'évocation de ce nom, Lady Zahira se tut. Kael Merhadi. Kael… Kael…
Le Grand Arbitre. Cet homme dont la puissance dépassait l'entendement, ce magicien que les dieux eux-mêmes avaient appris à craindre. Et voilà que tu venais de promettre à une rapière parlante de l'aider à retrouver son fils, prisonnier de cet être terrifiant !
Était-ce bien raisonnable ?...